Martin Winckler parle du film

Je me souviens des femmes qui venaient avorter

J’ai pratiqué des IVG entre 1983 et le début des années 2000. Une ou deux fois par semaine, au centre de planification de l’hôpital du Mans.

Je me souviens des femmes qui avaient honte en entrant, qui se détendaient quand on les recevait sans les juger, et qui sortaient soulagées.

Je me souviens des femmes qui avaient vécu des histoires d’horreur de la part de médecins culpabilisants, autoritaires ou méprisants qui leur avaient refusé une contraception, ou imposé celle dont elle ne voulait pas. Et qui tombaient des nues quand on leur disait : « Mais c’est à vous de choisir ! »

Je me souviens des femmes qui se retrouvaient enceintes quand leur gynécologue leur avait dit « d’arrêter la pilule pendant un mois pour savoir si tout fonctionne bien ».

Je me souviens des femmes qui se retrouvaient enceintes parce que leurs gynécos les avaient contraintes à attendre un mois entre le retrait d’un DIU et la pose du suivant (alors qu’on peut insérer un 2 e DIU dans la seconde qui suit le retrait du premier).

Je me souviens des femmes qui étaient enceintes sans oubli de pilule et à qui on avait dit que ça n’était pas possible et qu’elles mentaient, elles l’avaient sûrement oubliée ! (Alors que certaines femmes peuvent).

Je me souviens des femmes qui pleuraient parce qu’elles avaient peur qu’on les traite comme des criminelles, des femmes qui se tordaient les mains parce qu’elles pensaient qu’une IVG risquait de les rendre stériles, des femmes qui tremblaient parce qu’elles avaient peur qu’on les dénonce à leur famille, et qui nous regardaient incrédules quand on leur disait qu’il ne leur arriverait rien de tout ça. Et qui nous vouaient une reconnaissance infinie quand elles finissaient par le croire.

Je me souviens des femmes qui entraient défensives et qui sortaient pacifiées.

Je me souviens des femmes qui, tout simplement, très calmement, ne voulaient pas être enceintes, et qui n’en faisaient pas une maladie.

Je me souviens des femmes qui ne voulaient pas parler et qui disaient : « Merci de ne pas m’avoir fait la morale. »

Je me souviens des femmes qui venaient pour la deuxième fois en quinze ans ou la troisième fois en vingt ans et qui se demandaient ce qu’on allait penser d’elles et à qui on disait : « En trente-cinq ans de fertilité, il est impossible de TOUT contrôler. »

Je me souviens de la femme qui est venue sept années de suite, une fois par an, pour une IVG, et qui vivait avec un homme violent. La huitième année, elle n’est pas venue. La neuvième année, elle est venue demander une contraception. Je vis maintenant avec un homme gentil. On a envie d’avoir des enfants, mais on n’est pas pressés. Je me souviens, au début des années 2000, avoir vu des jeunes femmes s’asseoir en disant : « Je n’ai pas peur, ma mère est venue ici il y a vingt ans et elle a été bien reçue, elle m’a dit que tout se passerait bien. »

Je me souviens de toutes ces femmes pour qui l’IVG médicalisée et sécurisée était l’occasion d’être entourée, respectée et écoutée – et qui ensuite, venaient nous voir pour leur prescrire leur contraception, nous parler de leurs problèmes de couple ou nous montrer le nouveau-né qu’elles avaient choisi de mettre au monde.

Je me souviens de la femme que j’ai vue mourir d’un avortement clandestin en réanimation dans les années 70, ou de celles qui avaient fait une salpingite bilatérale après le leur et en étaient restées stériles.

Alors, dans mon esprit, il n’y a aucun doute. La légalisation de l’IVG a évité à des centaines de milliers, à des millions de femmes de souffrir et de mourir. Elle fait désormais partie de la vie des femmes comme une expérience parmi d’autres, dont on peut parler, et avec laquelle on vit sans drame. Plusieurs de ces femmes se racontent dans un beau film : Quand je veux si je veux. Elles le font mieux que quiconque. Et c’est réconfortant de les voir vivre leur liberté.

Martin Winckler